Etudiée
dans les collèges et lycées, elle se prête
volontiers au jeu des rencontres-débats avec des élèves
et son désir de transmettre sa passion de l'écriture
est immense. Lors de la journée d'inauguration du salon
du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil, le 24 novembre
2004, une rencontre a été organisée avec
des élèves de seconde du Lycée professionnel
Moulin Fondu de Noisy Le Sec et animée par Eléonore
Clavreul, bibliothécaire à la bibliothèque
Elsa Triolet de Pantin. Les élèves ont pu poser
leurs questions et exprimer leur engouement pour ce roman qui
décrit des scènes proches de leur quotidien.
Bibliothécaire
: Faïza Guène est là pour nous parler de
son livre et répondre à vos questions. Son livre
est sorti fin août et trois mois après, il est 6ème
des meilleures ventes.
Elève
: Est-ce une histoire vraie ?
Faïza
Guène : Ce n'est pas tout à fait une histoire
vraie,
il y a des anecdotes dans le livre que j'ai entendues ou vécues
mais ce n'est pas mon histoire.
Bibliothécaire
: C'est l'histoire d'une jeune fille de 15 ans qui s'appelle
Doria. Elle habite seule avec sa mère car son père
est reparti au Maroc pour se remarier et avoir un fils. Doria
vit en banlieue, elle n'est pas très bonne élève,
elle n'a pas beaucoup d'amis. Sa grande occupation est de traîner
avec des gens et de regarder la télévision.
Elève
: Les histoires avec Nabil et Hamoundi sont-elle vraies ?
Faïza
Guène : Ce sont des personnages sortis de mon imagination,
je me suis inspirée de personnes que je connaissais. C'est
un peu d'inventé et un peu de vrai.
Faïza
Guène : Je vais vous lire un passage que j'aime bien,
dont l'écriture m'a amusé.
(Faïza Guène lit l'extrait de l'inspection de l'assistante
sociale où Doria s'échappe quelques instants par
la rêverie et s'imagine montant les célèbres
marches du palais du Festival du film de Cannes. Applaudissements).
Bibliothécaire
: Ils ont souri, presque ri, c'est pourtant une histoire triste
que tu racontes. Malgré l'humour, on garde quand même
cette impression de tristesse. C'est une position particulière
.
Faïza
Guène : Mon personnage vit des choses difficiles, elle
n'a pas un quotidien tout rose mais elle prend beaucoup de distance
en le racontant. On en rit même si c'est un peu triste.
Je raconte des choses importantes dont j'avais envie de parler.
C'est plus marquant lorsque c'est raconté de façon
particulière, avec un ton décalé.
Bibliothécaire
: L'humour de l'héroïne Doria vient de son sens
de l'observation. Elle s'appuie sur des petits détails.
En trois phrases, elle règle le sort des personnages, sa
manière d'écrire frôle la caricature. Tu utilises
les armes de la caricature, sans ne jamais tomber dedans. Il y
a beaucoup de tendresse, le lecteur se sent toujours proche de
son entourage.
Faïza
Guène : Les personnages que je décris sont des
gens que l'on peut croiser tous les jours dans le métro.
Doria est parfois cynique mais jamais méchante dans ses
descriptions. Elle s'est créée un univers à
part, son imagination débordante fait qu'elle a une manière
de voir les autres totalement décalée.
Bibliothécaire
: Doria a le sens de l'humour, le sens de l'observation, tu
l'as aussi caractérisé vraiment ancrée dans
une réalité identifiable par son langage. Elle parle
le verlan, l'argot, parfois même elle invente des mots.
Ton écriture restitue l'impression d'un langage parlé.
Pourquoi avoir choisi d'écrire avec ce langage, est-ce
plus crédible, plus riche ? Est-ce compliqué d'écrire
comme cela ? surtout que ce n'est pas le langage que tu utilises,
ni celui que tu as appris à l'école.
Faïza
Guène : Je n'ai pas choisi d'écrire comme cela.
Lorsque je raconte une histoire, cela me vient un peu tout seul.
Je fais parler une jeune fille de 15 ans, donc je me suis dit
que je n'allais pas la faire parler en alexandrins. Cela m'a semblé
couler de source d'utiliser ce langage. Le texte reflète
son caractère, les mots vont avec sa façon d'être.
Elle est un peu sèche, j'ai donc utilisé des phrases
courtes pour être percutantes.
Bibliothécaire
: Un peu comme toi ?
Faïza
Guène : Je ne sais pas.
Bibliothécaire
: A travers le vocabulaire que Doria utilise, sa manière
de parler, on sent aussi tout son système de référence,
toute sa culture, en particulier deux choses à lesquelles
elle fait toujours référence : le monde de la grande
consommation et celui de la télévision. Il y a une
vingtaine d'émissions, de noms d'acteurs, de présentateurs
de la télévision qui sont cités. Je voudrais
que tu me parles de ce système de référence,
cette culture populaire, de base, pas spécialement jeune,
pas spécialement de cité, une culture d'aujourd'hui.
Faïza
Guène : La télévision est très
importante dans son cas, elle n'a pas un accès à
la culture. Sa seule référence est la télévision.
Toute sa vie est calquée par rapport à ces émissions,
ces séries télévisuelles. Elle a une vie
un peu dure, mais elle s'imagine dans les feux de l'amour, elle
s'invente un peu une autre vie.
Bibliothécaire
: Tu as participé aussi à l'écriture
de scénarios de courts-métrages. Chaque chapitre
raconte une courte histoire. Y a-t-il un rapport entre l'écriture
d'un livre et celle d'un scénario ?
Faïza
Guène : Je trouve qu'on a plus de liberté lorsqu'on
lit un roman, c'est toujours plus intéressant d'imaginer
soit même ce qu'on lit. J'aide un peu le lecteur car je
fais des descriptions précises, mon écriture est
très visuelle. J'ai besoin que cela soit structuré
et en même temps ce n'est pas forcément établi
à l'avance. Je n'ai jamais réussi même dans
mes rédactions à l'école, à savoir
comment j'allais terminer mon récit. Je me suis lancée
dedans sans savoir ce que j'allais raconter, quelle serait la
fin. Je réalise mes films de la même façon.
Je raconte mes histoires à l'improviste.
Bibliothécaire
: Comment se met-on à l'écriture d'un roman
?
Faïza
Guène : C'est un peu particulier, je n'ai pas fait
la démarche d'écrire un manuscrit pour être
publiée. J'écris depuis que je suis enfant, cela
me plaît de raconter des histoires. A l'école primaire
déjà je racontais des histoires à mes copines,
qui en échange me donnaient des bonbons. J'ai commencé
à écrire les 30 pages, vraiment pour le plaisir.
Je les ai faites lire au président d'une association de
mon quartier à laquelle j'appartiens, qui les a faites
lire à quelqu'un. Quelques jours après, j'ai eu
le coup de fil de la maison d'édition Hachette Littératures.
J'étais super étonnée.
Bibliothécaire
: Un parcours intéressant. L'association a été
déclencheuse, d'autres éléments t'ont-ils
aidés ?
Faïza
Guène : Le plus important a été l'association
" Les engraineurs ", dont je fais partie depuis l'âge
de 13 ans. C'est une association qui propose aux jeunes du quartier
des ateliers d'écriture, de films. C'est un espèce
de collectif, chacun apporte son idée et tous ensemble
on écrit des scénarii de courts-métrages.
On essaye ensuite de les réaliser. Cela peut créer
des vocations et des envies. On a envoyé des films dans
des festivals. Cela commence à marcher !
On n'a pas forcément l'occasion de s'exprimer, on trouvait
que l'image que renvoyaient les médias de notre quartier
était négative. On avait envie créer nos
propres images. On véhicule nos images, nos idées,
nos messages à travers notre travail d'écriture.
C'est pour cette raison que l'association a été
créée.
Bibliothécaire
: C'est vrai que vos courts-métrages véhiculent
une autre image que celle de la télévision . Ce
n'est pas non plus une image forcément rose. Il y a une
certaine violence qui n'est pas celle des médias. La violence
que tu décris est une violence liée à la
pauvreté et à l'illettrisme. Il y aussi une vraie
violence faite aux femmes.
Faïza
Guène : On ne peut pas faire semblant, nier la réalité.
Je voulais raconter ces choses là mais sans tomber dans
un misérabilisme. Dans les films et dans mon livre, il
y a le duo d'une réalité difficile et de choses
plus positives. J'ai eu aussi envie de raconter les raisons, de
donner des explications que nous n'avons pas l'occasion d'entendre.
Sans porter de jugements, j'essaye de montrer que les gens sont
humains, qu'ils sont dans un contexte socio-économique
qui peut expliquer certains actes.
Bibliothécaire
: Les raisons de cette violence sont peut-être cette
pauvreté et l'illettrisme, deux choses qu'on évoque
peu ?
Faïza
Guène : Ce sont les vraies causes. L'image aussi que
les médias véhiculent des quartiers engendre des
réactions négatives. On nous renvoie une mauvaise
image de nous mêmes. Dévalorisés ainsi, nous
ne pouvons nous respecter et faire les choses à la hauteur.
Les médias parle plus souvent des conséquences,
des voitures qui brûlent, des balles perdues que des raisons
qui ont amené à de tels actes.
Bibliothécaire
: L'écriture d'un livre, la réalisation d'un
film sont-elles des manières de changer cette image ?
Faïza
Guène : Ce sont une des manières de changer
cette image et ce ne sont pas les seules.
Bibliothécaire
: Est-ce aussi une manière de faire de la politique
?
Faïza
Guène : Tout à fait, mais faire de la politique,
ce n'est pas nécessairement faire des meetings en cravate.
Chacun d'entre nous fait de la politique au quotidien. C'est ce
que j'ai envie de défendre. Les jeunes de mon âge
ont l'impression que c'est quelque chose de lointain. A travers
nos messages, on fait de la politique. Chacun à son niveau
peut faire bouger les choses. C'est important d'exprimer son mécontentement
si on est pas d'accord avec l'image que donnent les politiques
de vous. On est pas toujours entendu mais c'est important de se
battre pour l'être.
Bibliothécaire
: Il y a une vraie violence faite aux femmes que tu décris
dans ce livre et en même temps, c'est l'histoire d'une émancipation.
Au départ de l'homme de la famille, les femmes se retrouvent
dans la panade et au bout du compte, c'est une vrai libération
pour la mère qui se met à travailler, à apprendre
à lire et écrire.
Faïza
Guène : En fait elles n'ont pas eu le choix. Sa mère
idéalisée la France, elle pensait que c'était
comme dans les films en noir et blanc avec Gabin. Elle va travailler
par obligation, pour assumer le foyer. Finalement, elle se rend
compte que le père était plus un frein qu'autre
chose.
Bibliothécaire
: Est-ce une généralité ?
Faïza
Guène : Non, il y a d'autres personnages masculins
qui s'en sortent comme Hammoudi, le dealer qui récite des
poèmes de Rimbaud.
Bibliothécaire
: Te définirais-tu comme une féministe ?
Faïza
Guène : Je ne pense pas. Je n'aime pas d'abord appartenir
à un groupe. J'ai mes idées, mes valeurs, un espèce
d'idéal des rapports hommes-femmes.
Bibliothécaire
: T'es tu autocensurée à l'écriture du
roman ?
Faïza
Guène : Je ne pouvais pas m'autocensurer car je ne
savais pas que cela allait devenir un livre. Je croyais que cela
allait rester dans un tiroir et je ne me suis donc pas privée
de raconter des histoires.
Bibliothécaire
: Y a t-il des lectures de ton enfance qui t'ont marqué
?
Faïza
Guène : Le livre qui a marqué mon adolescence
est le livre de Thierry Jonquet, "La vie de ma mère
!" que j'ai étudié au collège, dans
un atelier de lecture. J'étais assez dubitative au début
d'écouter le professeur lire ce roman. Et en fait, j'ai
été en admiration, cela m'a passionné. Je
pensais que la lecture était quelque chose de barbant et
l'histoire du narrateur qui avait mon âge m'a surprise.
J'ai trouvé un livre qui m'intéressait. J'attendais
la suite avec impatience et on s'est tous ruée à
la bibliothèque pour l'emprunter. C'est important d'avoir
des trucs comme ça qui provoquent quelque chose.
Bibliothécaire
: Comment vis-tu ce succès ?
Faïza
Guène : Je suis hyper contente de ce qui m'arrive.
On est toujours content quand on fait quelque chose qui nous a
motivé et qui marche. Cela me fait plaisir de rencontrer
les gens qui m'abordent pour m'expliquer ce qu'ils ont aimé,
pourquoi ils ont aimé de livre. Et en même temps,
la vie suit son cours, quand je rentre chez moi, ma mère
continue à me dire : " lave toi les mains, mets toi
à table ". Cela n'a pas changé ma vie quotidienne.
Bibliothécaire
: Quels sont tes projets ?
Je n'arrive
pas à me projeter. Tout ce que j'ai fait jusqu'à
présent, je l'ai fait sans me poser de questions. C'est
une successions de coups de chance.
Au sein de l'association, je participe à un projet de moyen-métrage
de 50 minutes qui raconte l'histoire de deux adolescents.
Elève
: Etes-vous en train d'écrire un autre livre ?
Faïza
Guène : Pour l'instant, je n'ai pas eu le temps d'écrire
le deuxième.
Elève
: Y aura-t-il une suite ?
Faïza
Guène : Je ne sais pas encore.
Elève
: L'envie d'écrire vous est-elle venue subitement ?
Faïza
Guène : Je n'ai pas réfléchi à
l'avance à ce que j'allais raconter. C'est venu au fur
et à mesure.
Elève
: Pourquoi " Kiffe kiffe demain " ?
Faïza
Guène : Il y a une double signification. " Kiffe
kiffe " signifie " pareil " en arabe, j'ai voulu
exprimer la routine du quotidien et l'exaspération de la
vie dans la cité, la pauvreté. Doria est en révolté
par rapport à sa situation. En même temps, l'expression
" kiffer " signifie l'espoir, dire que demain sera bien.
Elève
: Ne trouvez-vous vous pas que vos personnages emploient trop
de gros mots ?
Faïza
Guène : Ma mère a dit la même chose, vous
allez fonder un club ! Elle m'a dit qu'avant de l'envoyer au bled,
il faudra mettre du " tipex ". Ce n'est pas choquant
dans la mesure où le personnage a 15 ans. C'est son langage,
c'est ce qui la rend un peu plus crédible.
Elève
: A quel âge avez-vous commencé à écrire
le roman?
Faïza
Guène : J'ai commencé à 17 ans.
Elève
: Doria va-t-elle avoir son CAP Coiffure, se mariera-t-elle
avec Nabil ?
Faïza
Guène : C'est à vous d'imaginer la suite !
Elève
: Pourquoi avoir choisi une héroïne d'origine
marocaine ?
Faïza
Guène : Je connais la culture et les traditions de
ces pays, étant d'origine algérienne, c'est un milieu
que je peux décrire facilement.
Elève
: Pourquoi avoir parlé des problèmes sociaux
?
Faïza
Guène : Parce qu'on ne voit pas toujours ce qui se
passe dans ces familles dans les médias, les films ou les
livres.
Elève
: Est-ce un peu de votre vie ?
Faïza
Guène : Je ne vais pas dire que c'est ma vie que je
décris, mais il y a un peu ma façon de voir les
choses. Il y a pas mal de choses inspirées de ce que j'ai
vécu.
La rencontre
s'est finie sur une séance de signatures et photos.